31 – quatorze ans

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et qu’aurait-il pu raconter aux filles à quatorze ans ?
que leur regard était un gouffre
une distance
qui l’excédait tellement
qu’il s’y annulait
qu’il supposait des choses
des choses
sur l’existence qu’il lui faudrait quinze siècles pour résoudre ?
comment dompter le monde qui bat à l’intérieur ?
comment donner au monde l’apparence de soi sans se perdre ?
Raconter
qu’il s’y perdait ?
qu’il
ne touchait pas le sol ?
qu’il ne connaissait pas la matière ?
qu’il lui manquait la douleur ?
le choc ?
heurter de plein fouet la matière et se fendre en deux
et laisser entrer leur regard ?
Il avait quatorze ans de vie
et quatorze siècle de retard
qu’aurait-il pu dire aux filles ?
qu’il vivait suspendu à des suppositions sur sa propre matière ?
sur les livres, sur l’absence de Dieu ou de n’importe quel autre conseiller d’orientation ?
Lui, il espérait
soulever les villes
et voir d’en dessous les ressorts et les vis
il
espérait se cacher en elles
en régler le mécanisme
il
espérait avoir créé les villes entières
les filles entières

puisque son regard les saisissait ?
Puisque son regard les révélait l’une après l’autre ?
puisque son âme s’était perdu dans ce qu’elle regardait
il espérait
être le créateur
il savait
n’être rien
il n’y avait pas d’issue
il
était le gouffre de son regard
de ses yeux jaillissait une source terrifiante
de pays, d’êtres, de machines, de bruits de balles, d’images rétro-éclairées infinies
il était encombré, écrasé, aplati sous le réel
il essayait
de se relever
il se heurtait
à leur regard
il s
e désintégrait
il s
‘isolait longtemps pour trouver une erreur
une petite erreur
où s’accrocher
où se lire
où rassembler ses restes
il avait quatorze ans
qu’aurait-il pu raconter aux filles de son âge ?
Il n’était pas Mozart
à quatorze ans
il marchait à son rythme
d’une lenteur prodigieuse
vers plus d’immaturité plus d’ignorance plus d’aveuglement
pour échapper
à leur regard

malade de désir et de honte
il attendait la crucifixion
en recomptant ses doigts

 

27 – sur la langue d’enrobé terminale (2)

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j’aurai traversé le paysage
j’aurai déboulé
j’aurais déroulé
des plis de croûte terrestre
délié des périphériques
comme des colliers de fer
j’aurai regardé de chaque côté pour saisir
le passage de la lumière
le passage de l’ombre
j’aurais compris comment la lune
suit la voiture qui roule dans un carcan de silence

il n’y avait jamais rien dans l’habitacle
ni conversation ni respiration
il n’y avait rien qu’un temps qu’on chasse
avec les mains on se dégage du temps
comme ça
parce qu’on manque d’air à l’intérieur on chasse le temps
pour respirer
j’aurai traversé l’air
j’aurai trouvé chaque fois un passage
l’embrasure d’une porte
la griffe d’une publicité
un pylône planté dans votre dos
le fil d’un échangeur
le fil d’une crête
pour retrouver l’air

et je me serai épris
d’un tas d’animaux malades
leurs désirs ratés
gisait comme des bois roulés
au bout de mégots gris
récitant leur histoire
j’aurais marché avec elles au bout
des chaînes de montage
au bout du bout du bout des chaises bleues
des agences d’intérim
au bout des mégots gris
fumés
au bout de la langue d’enrobé terminale

là où
la pluie se transforme en neige
la neige en blanc d’œuf
et tout ça monte sur la route
les passants déclinent
à vue d’œil

puis quelqu’un se détache
tombe du toit sur le capot et rebondit par terre
et se noie dans la nuit
l’expert nomme cela
la débâcle
tout craque autour
tout craque autour de ce fleuve qui descend vers rien

je roule au loin
entouré de fantômes entouré d’anges entouré de fil de fer
je roule
sur la langue d’enrobé terminale

 

22 – sur la langue d’enrobé terminale (1)

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sitôt découvert le pétrole
les hommes inventèrent le boucan
camions pompiers motos marteaux
aspirateurs à égouts
chaque matin ils découvraient une nouvelle manière
de me disloquer l’entendement
je commençais à croire en la réincarnation
pour aucune raison mystique :
seulement je n’en revenais pas
de traîner mon corps
au milieu des immeubles tout droits
je n’en revenais pas de marcher
tout le jour sur du goudron
sans en jamais voir le bout
sans jamais parvenir à la langue d’enrobé terminale
celle qui s’échoue dessus la terre
la bonne vieille terre
où tout finit et recommence

et je marchais ainsi sans cesse
sans parvenir à rien
si ce n’est, un jour, à mettre la main
sur les clefs d’une ford fiesta blanche
maculée de chiure de pigeon

et maintenant je roule
je roule encore
produisant moi-même
ce bruit
qui m’éloigne
dans une sorte de nuit
sans rives
sans bords
sans lois
sans vie
je roule
ma mère à mes côtés
femme et enfants à l’arrière
et tout autour
tout autour
dans la nuit qui s’écarte
une foule d’aïeux triste m’encourage
des fantômes de quatre
cinquante
cinquante mille ans

nous allons ensemble au terme du bitume
découvrir notre terre
notre terre qui est aux cieux
qui tourne
quelque part
si elle existe

11 – fatigue

 

J’adore la vie c’est pas ça
mais je suis fatigué par la vie
j’ai des cernes commak
mal au crâne les yeux rouges
les jambes qui tremblent
vous aurez beau m’opposer ma santé de fer
mon corps de rêve
l’agilité intellectuelle et tout et tout
dieu tout puissant je suis fatigué
de me coucher tôt ou tard
de mal dormir ou bien dormir
d’organiser un petit déjeuner correct
avec au minimum du beurre et du jus d’orange
de me lever pour tuer une fourmi
bref de passer toute une journée comme ça
sur mes pattes arrières
je reprends constamment mon souffle
je sais pas si vous avez remarqué ?
J’aspire, j’expire, etc, toute la journée
et bien sûr que je vois bien
que vous, vous
ça vous fatigue pas du tout
que vous vous plaignez pas du tout
pourtant c’est un milliard de fois pire pour vous je sais
avec vos allergies vos responsabilités vos gosses vos parents
et vous voir comme ça jamais fatigués
clean
jamais fatigués
ça me tue littéralement
ça m’étouffe
je trouve plus d’air où mettre mon bec
je suis fatigué par la vie
debout, là, debout
à faire rouler sous mes pieds
tout le jour
cette gigantesque boule de terre
ça m’use cette masse qui tourne
qu’il faut faire tourner
tout le temps
j’ai l’air de me plaindre comme ça
oui j’ai l’air
j’en ai tout l’air
et je vois : vous voudriez que je vous plaigne
d’avoir à supporter que je me plaigne
je vois bien
il va falloir vous faire comprendre des choses
vous comprenez pas bien ma fatigue
vous paraissez pas saisir
vous avez l’air accablé, fâché
vous soupçonnez tout simplement pas je crois
la masse de matière brute arrachée au manège sans fin des sphères et manuellement fondue dans des forges de force pure
de force pure
l’intensité de forces nucléaires qu’il faut pour concevoir une telle fatigue
vous concevez pas ça
vous vous en tenez aux apparences
vous vous contentez de l’accablement
que génère en vous l’expression de ma fatigue
l’expression modeste
l’expression retenue
de ma fatigue d’ESSENCE COSMIQUE

vous voyez pas
vous refusez de voir
que la terre tourne sous mes pieds
DES QUE JE MARCHE

1 – cadeau

Une nuit de guerre lasse
j’avais imaginé
que cette société d’abondance
m’offre quelque chose
que la société d’abondance
me fasse à moi
un cadeau
quelconque
c’est le geste qui compte
j’avais rêvé que cette société de merde
m’offre un cadeau

Alors j’ai posé comme on dit
un jour de RTT
pour vivre
pour voir
pour voir quel cadeau
cette société d’abondance de merde
pouvait m’offrir

Au matin j’ai fumé cinq cigarillos
et je me suis mis au travail
j’ai créé un avatar
un rat errant des fibres optiques
où la lie des sites sans lieux
forme la banlieue
de nos désirs
et j’ai joué
comme un enfant j’ai joué comme un
fantôme d’enfant ayant fumé cinq cigarillos

tout le jour
j’ai répondu à des questions
de géographie comparée de vie des hommes illustres de culture télé d’armement technophile

je crois que j’ai souvent répondu juste
et j’ai cliqué pour voir

à la pelle j’ai reçu
des promesses
en plastique en carton en cire en voyage pour deux au bout de pontons impassibles
des promesses de gloire de crèmes d’onguents 
de graals approuvés par la science

moi dans cette société cette quincaillerie
j’aurais voulu un écran plat
un écran très plat pour pétrir ma pensée
en faire des tartes

j’ai attendu
mais rien
elle avait remballé sa hotte
la société d’abondance de merde ne fait pas de cadeaux

je n’attends plus
Je ne pose plus mes jours nulle part
ils flottent
et passent l’un après l’autre
au-dessus de moi
ils passent
je me tords le cou pour les voir
et je me découvre à leur passage