24 – rhétorique

quand la voisine m’avait annoncé son départ
la vie m’avait paru d’un coup
comme une phrase
purement rhétorique
pour fêter ça
j’avais arrêté de dormir

puis une nuit
pour dézinguer la rhétorique
j’ai écrit un poème caca
ça faisait : fkljdmlwjnmwb kljnùob dkmjngk
dvkjxcvjkxcv,klkrgjlknxcvlknxcv
la rhétorique battait de l’aile
et moi
seul
à l’avant-garde
j’ai attendu le petit jour de pied ferme
mais rien n’est venu
alors je me suis levé
j’ai soulevé le rideau
la voisine avait terminé son déménagement
elle avait filé
tout de même pas la faute de mon poème ?
j’ai regardé longtemps le téléphone
j’étais encore seul
puis j’ai entendu un bruit de chasse d’eau
ça faisait : rmlbnlùlvkgdf,nùgbklnrùghlkn*lks
et d’où que cela venait
j’ai compris que ça n’allait nulle part

23 – retourner dans la zone

faut que je retourne dans la zone

mais j’ai perdu le chemin
alors je monte sur les bureaux
je cherche l’entrée de la zone
au milieu de la zone industrielle
je sais qu’il est un passage
chez ChronoTrans Service
derrière Leroy Merlin
dans le jardinet du rond-point
dessous le pont qui enjambe
une pierre en plastoc
où des ados parfois
crapotent leur premier joint
je sais qu’il faut glisser
dans la fadeur du dimanche
entre deux rondes
des agents de sécurité
escalader les grilles
de ChronoTrans Service
ramper sous un camion

l’enfance est ce ballon de foot
coincé
entre les pneus et l’échappement

et la zone est ce lieu d’huile et de goudron
ce lieu de souillure ce lieu
de délivrance

21 – nuit ouverte


il y avait quelque chose de bon
dans l’air
quelque chose palpable
moralement doux
et cela se répandait
de colline en colline
à dos de rayons rouges
couchant des ombres
jusqu’aux remparts de la vieille ville

nous cuisinions dans la chambre d’hôtel
nous marchions tout le jour
la nuit entrait en nous
ses yeux ouverts
à la fenêtre
la nuit vivante traversait la rue
un clope au bec
et montait nous rejoindre
la nuit entrait partout
caressante
il y avait quelque chose de bon
moralement


dans la nuit ouverte
d’une arabesque
nous traversions notre passé
sans savoir

16 – sur facebook

Sur facebook ma popularité
avait commencé à atteindre des sommets
du jour où j’avais assisté ma mère
dans la création de son profil
je me retrouvais avec huit ou dix commentaires vides
des pouces levés des cœurs des barres des têtes de mort des lignes codées du type :
kjq<ldjbmkvqb wmùdkj
les algorithmes n’en revenaient pas
ils m’emmenaient vers les cimes
je commençais à côtoyer d’autres gusses
immensément populaires
des types à six cent trente deux mille amis
me reconnaissaient comme ami
je sentais tourner la chance
j’attendais mon anniversaire
j’essayais de me déshabituer
de tout ce temps pour moi tout seul
je m’apprêtais à devenir
immensément occupé
à pressurer enfin cette vieille éponge
pleine de temps grisâtre
qu’était l’existence de ce corps
à m’échapper par toutes les fibres
optiques
branchées à mon nerf
optique
j’exploserais dans un présent
sans fin
au goût d’orange
parmi des affinités élues
au suffrage censitaire
sur plate-forme participative
merci maman
merci criais-je assis sur ma chaise
les rétro-éclairs
bleu verts blancs
me faisant doucement saigner les paupières

 

 

9 – passage

 

je voudrais qu’il y ait un passage
je voudrais passer
il n’y a pas de passage
à l’horizon, au-dessus de l’autoroute
un rideau de pluie
au travers duquel je voudrais crever
un passage pour
franchir le paysage
et de l’autre côté je voudrais
passer je voudrais
franchir
aller au côté d’anges
je voudrais qu’il y ait
du repos déjà dans la vie
de la paix déjà dans la vie
une sortie une aire une solution :
une sorte de solution
un pont
et de l’autre côté : un terrain d’entente
un terrain où l’on s’entendrait
soi-même chercher
sans se voir
et ou l’on pourrait boire un verre
en s’écoutant chercher
en s’écoutant qui cherche un passage
au fond du verre
je voudrais qu’il y ait une solution
un terme un résultat une solution une réussite
où s’arrêter
s’arrêter provisoirement peut-être
mais tout de même: souffler
au côté d’anges
je souhaiterais voir le monde
brièvement
se résoudre
se recoudre
prendre la forme qu’il a
exactement la forme
qu’il a
quand rien ne pense