26 – à sa place

 

les enfants ont une grande boite de crayons
chaque crayon a sa place
ils fichent tout en l’air
ils ramasseront pas

les enfants s’imaginent
en me voyant sur ma chaise
que chaque chose a sa place

ils jouent autour
comme si la matière
ne s’écoulait pas
mortellement

 

25 – porte d’embarquement 6

D’une salle d’attente de l’aéroport de San Antonio
j’ai vu tourner des bouées blanches dans le ciel
aussitôt effacées par un type de la CIA
habillé en joggeuse bodybuildée

le béton lisse des autoroutes
leur tracé onduleux
leurs bras tentaculaires immenses immaculés
tout était preuve
de l’existence d’une autre espèce
ayant déposé ses jouets sur terre
pour faire de la place ailleurs
et ayant abandonné ses enfants
ses enfants fous
de manque
fous libres à pisser par les rues
à s’étendre par terre
et attendre
directement
sans mourir
la résurrection

 

19 – oraison et plomberie

 

[« précaire du latin precari veut dire : obtenu par la prière, donc permis par une puissance supérieure, donc susceptible d’être retirée, par conséquent fragile et pauvre. Précaire est la poésie moderne en ceci qu’elle tient à la prière impriable, en ceci donc qu’elle est l’essentielle pauvreté d’être défaite de l’oraison » Jérôme Thélot, La poésie précaire]

Tu me demandes si je prie
il m’arrive de prier bien sûr
ça se passe à la cuisine
peu après avoir entrepris
de démonter le siphon
pour enlever les nouilles
qui coincent l’eau dans l’évier
à genoux
en sueur
les yeux au ciel
QU EST CE QUE JE SUIS EN TRAIN DE FAIRE DE MA VIE DIEU TOUT PUISSANT DEJA CINQ MINUTES D EXISTENCE PERDUES DANS L EGOUT MAIS QUE SUIS-JE DEVENU PITIE O PITIE JESUS MARIE
je me frappe la tête avec un tournevis
jusqu’à ce que l’eau se mette
enfin à couler
après quoi je sors prendre l’air
tu pries, toi ?

18 – la vérité

la vérité ne se trouve pas plus
dans un bon livre que dans un mauvais livre
et la vérité ne se trouve pas plus
dans un livre que dans une poêle à frire
dans un homme ivre que dans un enfant que dans une truite que dans un journal
la vérité souffle
et passe

et la vérité de la vérité
j’imagine
qu’elle broute nos morts
tranquillement

17 – vin

boire du vin c’est bon pour la santé
qu’on en finisse avec ça
le vin donne de l’énergie point à la ligne
j’ai commencé à boire à huit ans
dans un pot de beaujolais
depuis je cours
je peux plus m’arrêter
je ne peux plus m’arrêter d’accélérer
le vin est infesté de fourmis rouges
dont l’aiguillon est gonflé de sang
dont l’aiguillon est gonflé de sangliers
elles me le flanquent sous la peau
au milieu d’un spezzatino de bœuf
et les sangliers se mettent à courir d’un seul coup
ils courent à l’intérieur
à travers les buissons
à la poursuite du bœuf
ça fait un bruit de bombardier sous la peau
je me réveille la nuit en hurlant
de terreur et de joie
puis je traverse le miroir de la salle de bain
et me retrouve au milieu des rails du métro bouillant d’Athènes
ceint d’une gourde de peau de chèvre suintant le nectar
c’est simultanément
la misère et la gloire
le réveil et la nuit
dans le soleil tout rouge

12 – complètement saoul

 

complètement saoul devant l’urinoir
je me dis
j’aimerais savoir un jour à quoi je ressemble
en même temps
savoir que je ne le saurai sans doute jamais
me contrarie très très faiblement
comme si cette préoccupation
qui guide presque tout mon être
n’avait aucune importance

il y a trop de monde partout
et l’eau coule
sur l’urinoir

 

7 – grand-mère

 

« Tu mises beaucoup trop
sur l’hypothèse d’une autre vie »
me murmure chaque nuit
le fantôme de ma grand-mère
après quoi je me réveille
je me lève et je sors pour regarder les files
de phares qui filent
sur le périphérique au loin
j’ai beau savoir que le sommeil
les rêves et les fantômes
font partie de la vie
je préfère rester éveillé
grand-mère
quitte à ne rien faire
que chevaucher
ces vagues rouges
pour traverser la nuit