POSTFACE

« nous descendions des autoroutes impassibles
dans la nuit desquelles
les longues jambes lacérées du paysage
rougissaient »

(« Dans la matière », 8 novembre 2018)

Prenons soin de nos tentatives et offrons-nous crânement une postface. J’ai ouvert ce journal à l’automne 2016, jubilant d’avoir conçu une contrainte qui me propulserait sur la route, n’importe où en compagnie des textes. J’ai tâtonné. J’ai lu d’abord d’une voix blanche des mots trop directs. Peu à peu des lignes se sont esquissées, sur lesquelles glissaient des inflexions, un rythme qui s’accordait ou faisait contrepoids au rythme de l’image. Puis j’ai trouvé une façon de me servir du montage pour briser et accélérer la diction. Carburant à coupures, pauses, entrelacements.
Je voulais que l’image reste un fond rustique, parfois illustratif mais à faible intensité attentionnelle. L’important était de sortir du tunnel, ce fut fait soixante-seize fois : et que le son en soit transporté, charrié comme un tronc !


J’ai tenté de donner corps à certaines colères de plus en plus vives. Il me semble que le montage sonore insuffle parfois une vie à cette voix, dans cette profondeur que suggère le défilement des grumes, et avec cette vie quelques émotions dont je suis fier. Parfois c’est moins bien. Mollasse, brouillon. Je ne peux pas me vanter d’être perfectionniste, c’est sans doute un problème; c’était aussi la condition pour que je continue de faire de cela un jeu et qu’en jouant une friction se produise entre images, voix, texte: dans la friction, un peu de feu. J’ai enlevé certaines vidéos qui me déplaisent. Le tâtonnement faisait partie de la contrainte.
J’ai terminé ce journal au printemps 2020.
J’ai roulé toujours sans gps. Des fois il y a des copains, des copines, des amis, des amies, des enfants qui parlent. C’est un classique paysage de mélancolie parsemé de verre pilé, mais ça avance, ça avance toujours
On ne m’a pas beaucoup suivi. Enfin : c’était un jeu trop éreintant de défendre chaque semaine une forme d’errance volontairement rubigineuse au milieu des fusées algorithmiques. Ni rancune ni regrets: c’est encore là, ça grince et ça avance toujours. Amen.

« je n’en revenais pas de marcher
tout le jour sur du goudron
sans en jamais voir le bout
sans jamais parvenir à la langue d’enrobé terminale
celle qui s’échoue dessus la terre
la bonne vieille terre »

(« Sur la langue d’enrobé terminale », 1er février 2017)

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