34 – perdu de vue

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Je m’étais perdu de vue
quand je me suis croisé ça m’a fait bizarre
je me suis reconnu bien sûr
je ne peux pas dire que j’avais tellement vieilli
j’avais un peu vieilli, oui
j’avais des zones desquamées ça et là
mais au fond
nous avions vieilli ensemble
je m’étais perdu de vue trois ou quatre ans auparavant
il ne s’était rien passé de particulier
on s’éloigne
sans faire attention
je me disais parfois
faudrait que je l’appelle
ça m’a fait bizarre parce que
je ne m’attendais pas à me voir comme ça
portant beau
je veux dire : dans un premier temps
l’impression a été plutôt positive
ça va je me suis dit
c’était surprenant de me voir portant beau
je me suis senti flatté

mais en même temps c’était un cauchemar
un vrai cauchemar
je m’imaginais pas pouvoir comme cela
ressembler à un bonhomme de la rue
je me voyais quand même plutôt de l’intérieur
je m’étais jamais imaginé DEHORS
ce que je veux dire
c’est que je ressemblais réellement à un type d’aujourd’hui
et c’était terrifiant d’être, là, ce type d’aujourd’hui
qui allait mourir
et qui bricolait avec ses soucis du jour
du style « mon avis sur les haricots »

Bref je me voyais de retour
et lui ne détournait pas les yeux
il avait pris confiance
ça ça m’a surpris quand même
il me regardait bien en face
tout comme les types vivants d’aujourd’hui
ils vous regardent en face

parce qu’ils sont vivants aujourd’hui
ça m’a touché
il avait l’air de savoir ce qu’il fichait là
alors que quand on s’est connu
bon quand on s’est connu on se demandait quand même un peu
ciel en haut ou en bas / tête à l’envers / soleil au sud / futur au loin

tout cela n’avait rien de bien décidé
de
bien formalisé en somme
nous restions méfiants
nous défiions personne du regard à l’époque

bref je me revois je vais vers moi j’avance
je me serre la main
poli, mais familier, moi
le type a pas l’air commode
je vois bien que je suis une sorte d’étranger
de pouilleux pour lui
le type porte beau au point de faire légèrement peur
il m’intimide avec sa puissance
je me dis ce type-là
il porte des montres
ça me foudroie parce que
je peux pas m’empêcher de me sentir
vivant sur du verre pilé
sur du gros sel
tout nu

bref je sens qu’il sera difficile d’évoquer le bon vieux temps
avec cézig
ce conquérant
(évoquer le bon vieux temps c’est tout ce qui m’intéresse :
les marmites, les stylos, les méga-stars américaines jetant la foudre aux cercles ébahis des lotissements d’Europe )
il s’attendait pas à me voir surgir
derrière un arbre
il a plus l’habitude
je vois que c’était seulement pour faire plaisir à sa femme
mais il a plus l’habitude de se perdre en forêt
il m’a vu sans plaisir
tomber de l’arbre

bref je m’approche tout de même
je lui sers la main
parce que j’ai toujours un penchant comme ça
une tendance
un espoir, moi d’être reconnu
de faire plaisir
je me dis toujours on pourrait s’entendre
je me dis toujours ça
même si j’ai éprouvé cent fois
qu’on ne pourrait pas s’entendre

bref j’arrive avec mon espoir et ma main
devant le type, là
qui m’intimide
au lieu de demander si ça va
savoir un peu pour les gosses, le boulot, les haricots

Je lui demande tout à trac aujourd’hui
maintenant
ce matin
dans la forêt
comment il s’en sort avec la peur de mourir
pas trop chaud
pas trop froid
s’il se sent pas trop froid
pas trop glacé
parce que moi ces sapins autour

j’ai déjà la sensation
des planches
bref je lui demande
(doucement, notez, sans crier, alors que je voudrais plutôt crier à ce sujet)
je lui demande son avis
en tant que futur cadavre
– je suis constamment en train de me forger des
avis en tant que futur cadavre
(les haricots, l’odeur de terre, le froid, les vêtements du dimanche tous raides sur la peau)
je me dis, moi, parlons de choses sérieuses
c’est dommage de s’être perdu de vu
allons à l’essentiel
sur la base de quoi nous partagerons peut-être
quelque 
expérience cruciale

mais je vois qu’il le prend pas bien
parce qu’il pose ses doigts
comme ça
là-haut
sur les petites zones desquamées
et sa femme baisse la tête et toussote
il continue à me regarder droit dans les yeux
puis il articule à voix très forte très lente très distincte
comme si j’avais rien dit
« alors mon vieux qu’est-ce tu racontes ? Ça va la famille ? Toujours bien le boulot ? »et je me répands sur ses godasses


j’ai comme l’impression que la terre se déchire
je m’éloigne de moi
je m’éloigne de lui parce que la terre
se déchire
la terre peut pas supporter de telles salades
en pleine forêt
c’est impossible
je me retire encore une fois
je me retire de moi-même
je ne peux pas regarder tout en face
je ne peux pas me voir en face
sans rugir
sans mourir
dans la forêt

alors
encore
encore
je me perds de vue
je me cède
je me dépose
dans une feuille
un lichen
je me dépose

petit homme de la rue
va ton chemin
ta sente
petit gibier
petit gibier
arpente ton aire
avec ta femme
dans les sapins
petite homme de la rue
je te regretterai un peu
j’aurais aimé te connaître
je pensais qu’on pouvait s’entendre
à cause de mon penchant comme ça
à cause de mon penchant
sentimental
je me divise
métamorphose
en sale minuscule tique

dans les forêts des contes
c’est reparti
pour quelques années
d’angoisse
et d’enfance

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