PAUSE – Légende

[Je fais une pause quand je veux où je veux. Je laisse la voiture au milieu de la route, de l’autoroute, de la forêt, je sors, je cours, je m’arrête et je regarde les légendes. Dans les bois courent les légendes.]

Légende

Que s’est-il donc passé ? Ne laissons pas les historiens travailler. Leurs sots scrupules nous font perdre notre temps. Récapitulons avec nos propres mots ce qui advint ces quatre dernières secondes dans l’univers :

– grâce à l’énergie, les hommes eurent les machines pour travailler à leur place
– bizarrement le travail devint aussitôt la mesure universelle de poids et de moralité
– les machines firent travailler les hommes : ils produisirent des simulacres de plus en plus sophistiqués qui parurent de petites divinités domestiques inexpugnables, des lares qu’ils moquaient et vénéraient simultanément : leur présence emplissait le champ de l’esprit à la place des phénomènes de la nature

– tous travaillaient à l’amélioration continue des simulacres
– tous travaillaient si bien que ces simulacres furent instantanément améliorés en des proportions extraordinaires ; chaque jour leur puissance totémique triplait
– mais tous travaillaient si bien qu’il y eut de moins en moins de travail pour chacun

– ils roulaient nuits et jours, le nez collé au goudron pour brûler l’énergie dans la machine

– la nécessité de participer au travail ne cessait de s’amplifier tandis que les places vacantes pour participer au travail diminuaient d’autant
– pour devenir un citoyen, il n’y avait que cette voie forcenée
– l’humanité y éclata en une myriade de sous-groupes aux simulacres exigeants
– les simulacres excavaient eux-mêmes des fosses profondes dans le ventre des individus
– il y avait trop de divinités désirables, trop peu d’hommes capable de lire leur mécanique
– il y eut de plus en plus d’hommes sur terre

– ils perdirent un peu plus la compréhension des simulacres, qui leur semblèrent encore plus puissants, encore plus présents
– cette perte conduisit les hommes à s’accuser l’un l’autre et à se battre ; on leur volait leur faim, leur dieu, leur faculté de prier
– aucun de ceux qui travaillaient ne se pouvait plus voir comme un esclave honteux : ils étaient des maîtres-esclaves très fiers et épanouis
– aucun de ceux qui ne pouvaient plus travailler ne pouvait se connaître autrement que comme l’esclave honteux de cette impuissance ; ils ne savaient plus rien faire

– tous souhaitèrent que fussent brûlés les champs, les forêts, les bêtes pour poursuivre ce travail, assouvir leur accoutumance

– ils se frappaient le ventre plutôt que de manger des fruits des arbres
– les fruits des arbres étaient sans goût devant les objets du travail de leurs machines, qu’avaient accaparés quelques-uns
– néanmoins le corps des hommes n’avait pas changé
– il subissait les coups et la faim comme auparavant, avec la même idiote sensiblerie. Avec la même sensiblerie que les arbres ou le ciel lorsqu’une fumée noire les traversait au soir

– les hommes n’avaient peur ni de la guerre ni de la torture ni du viol, qu’ils virent revenir, qu’ils reconnurent et acceptèrent
– mais leur corps persistait à ne pas adopter la pudeur des machines qui les retenaient à présent dans des rêves pleins de souffrances : ils s’étonnaient, les yeux grands ouverts, de mourir avec autant de peine et si peu de pitié de leurs semblables
– et leurs semblables, honteux, surpris eux-mêmes, cachaient vite ces corps sitôt refroidis

– le feu brûlait dans les machines
– ils ne s’inquiétaient pas d’eux-mêmes
– ils ne s’inquiétaient pas des morts
– ils ne s’inquiétaient pas des autres
– ils s’inquiétaient du feu dans les machines
– ils s’inquiétaient du temps restant à brûler

– et ils disaient : en route.

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